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2e rencontre entre écrans - La temporalité des écrans

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21-23 novembre

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Que ce soit chez Vilém Flusser au Brésil ou chez le français Dominique Wolton, une opposition cardinale est inscrite dans la pensée des médias, aperçue voici 60 ans par André Leroi-Gourhan. L’automatisation des arborescences logiques et l’amplification accélérée des capacités de calcul (Loi de Moore) comme des contenus disponibles et des moyens d’y accéder vient percuter les capacités accrues des individus à déployer leur subjectivité, leur créativité et leurs capacités collaboratives. Le règne des écrans a commencé, et si la télévision accréditait encore l’existence d’une “réalité extérieure”, les environnements électroniques immersifs sont essentiellement autoréférentiels. Ils accompagnent une évolution que certains ont pensé comme l’avènement des “non-choses” au centre de nos existences. Thématisant cette question au moment même où son pays natal recouvrait la liberté, Flusser tient cette question pour plus centrale que toute question politique ou diplomatique (citation). Voici donc une cinquantaine d’années que l’humanité est entrée dans un temps tel que le temps commun a cessé d’être celui des communautés de proximité – le village, le métier, le quartier – pour devenir celui d’une attention captée par les divers médias qui deviennent hégémoniques dans la programmation de nos existences.

Thématiser la question de la temporalité des écrans revient à penser cette évolution radicale des sociétés humaines sous l’influence de l’informatique et des réseaux. Mais de nouvelles questions apparaissent :

GT 1 – Photographie, peinture, dessin, bande-dessinée

1/ L’excès contemporain de la circulation des images et la réduction de l’attention que nous pouvons donner à chacune nous permet-elle encore un accès aux intentions de leurs créateurs ? La représentation du temps a toujours été au cœur des images : scènes religieuses, paysages et couchers de soleil, portraits…autant d’indications où le temps est présent. Comment percevoir ces intentions à présent que les images nous arrivent dans un flux permanent?

2/ Walter Benjamin évoquait il y a près d’un siècle l’aura des œuvres liée à leur unicité. Mais notre société des images a aboli cette aura et démultiplié la circulation des images. Est-elle l’aboutissement des efforts des créateurs de toutes les époques pour styliser le monde, ou bien la circulation des images est-elle devenue un obstacle pour nos capacités interprétatives ? Comment arbitrer entre nous abandonner à ce flux et nous tenir à des choix toujours relatifs ? Devenons-nous les programmateurs de nos univers culturels singuliers, ou bien sommes-nous le dernier élément des bases communicationnelles auxquelles nous participons ?

3/ Incarner une idée dans une image a toujours requis des techniques. Mais la facilité des outils numériques pour associer les œuvres du passé à des collages et transformations numériques n’incite-t-elle pas à renoncer à l’exigence de singularité qui fit l’essentiel des créations artistiques jusqu’à notre temps, pour lui préférer une multitude de citations et de reprises ? Cela ne conforte-t-il pas chacun dans un univers “anthologique” plutôt que cela n’ouvre sur des découvertes singulières ? Et quelle serait aujourd’hui la valeur de telles découvertes si elles restent noyées dans le flux promotionnel qui entoure toute activité culturelle ?

4/ Peut-on dire que le temps des images stables a été remplacé par une temporalité faite d'instants et de substitutions incessantes ? Comment penser cela ?

GT 2 – Arts urbains, architecture, performance

Même l’architecture est un art du temps. Brasilia correspond à une vision aujourd’hui datée et qui doit s’adapter aux transformations du monde actuel : les quartiers conçus pour y mener une vie de proximité et relativement simples ont été impactés par l’enrichissement, la spéculation immobilière et le nombre des voitures. La communication numérique crée à présent une ville virtuelle aux possibilités multiples.
En contrepoint, les fonctions collectives initialement conçues et les représentations symboliques d’un “commun” furent partiellement vidées de leur sens. Même le “Congrès national” semble devenu le lieu conflictuel où s’affrontent des intérêts privés, voire personnels, au lieu d’incarner le Bien commun et de représenter la société. De là nos questions :

1/ Comment la ville contemporaine assure-t-elle une représentation de ce qui peut être commun entre ses habitants : devons-nous nous résigner à une solitude individualiste comme le destin de notre temps, ou bien disposons-nous de parades et d’alternatives ?

2/ La domination du flux sur nos modes de vie permet-elle encore de fixer l’attention des publics sur des spectacles, des représentations théâtrales ou des performances en dehors d’un pur besoin de détente et de moments de légèreté ? Comment les interventions culturelles peuvent-elles proposer des réflexions à propos des modes de vie collectifs ?

3/ La perte de repères du fait de la mondialisation nous oblige-t-elle à vivre dans un espace-temps imaginaire fait d’images d’actualité et de séries télévisées de grande diffusion ? Comment élaborer des réflexions et des pensées personnelles dans ce contexte ? Les expressions corporelles – performances, tatouages, selfies – sont-elles un recours face à l’anonymisation de nos vies ?

4/ Un paysage est un état d’âme [affirmait Goethe]. Pourrait-on dire que chaque espace urbain engage une dynamique perceptive au fil des temps ?

GT 3 – Cinéma et littérature

1/ Comment articuler le temps de la création narrative au temps des spectateurs et des lecteurs ? Durant son premier siècle, le cinéma n’a-t-il pas été apparenté aux spectacles vivant – théâtre, cirque, pantomime, marionnettes. Est-ce qu’il se serait rapproché depuis vingt ans des pratiques de la lecture privée : visionnage dans un lieu privé, qu’on peut morceler comme on le fait de la lecture d’un roman ?

2/ Quels effets l’accès de tous à une multiplicité de contenus numériques produit-il sur l’écriture littéraire et celle du cinéma et des autres créations audio-visuelles ?

3/ Comment la fragmentation des vies contemporaines est-elle rendue par les auteurs et les scénaristes actuels ? Est-ce ce qui explique la floraison de créations transmédias ?

4/ Le caractère de réalité du temps filmique (le temps de la projection) est-il le facteur de différenciation principal avec le temps de la narration littéraire ?

5/ Peut-on affirmer que le temps a une relation intrinsèque avec la littérature autant qu'avec le cinéma ? Au cinéma, la relation au temps passe, parfois de manière indirecte, par l'ensemble des théories et des pratiques de la narration et du montage. (Aumont propose de penser le temps à partir d'une trilogie : le temps-mesure, le temps-expérience et le temps-catégorie). Dans la narration littéraire, selon Lukacs, "son cours non entravé et ininterrompu est le principe unificateur de l'homogénéité qui polit tous les fragments hétérogènes et les relie".

GT 4 – Scénarisation des médias électroniques

1/ Si les catégories de l’expérience temporelle ont permis de penser les créations artistiques et intellectuelles (présent, passé, futur ; mémoire, récit, imagination ; images, symboles, métaphores…), n’est-il pas vrai que les créations numériques sont contemporaines d’une fusion de ces dimensions dans une forme “unitemporelle” dictée par les logiques propres aux écrans ?

2/ Nos traces numériques disent qui nous sommes – et parfois à notre insu. Comment penser un univers tel que la vie privée n’existe plus et tel que notre présence numérique nous assigne une identité plus stable que ce que notre propre esprit peut assumer subjectivement ?

3/ Multimédia, réalité virtuelle, transmédia, intelligence artificielle… Tout cela est-il notre monde immersif, la réalité elle-même que nous devons penser, ou bien “le monde” conserve-t-il une quelconque effectivité ?

4/ Pouvons-nous articuler ces évolutions et la relative diminution des luttes sociales et de l’engagement politique contemporain ?

5/ Beaucoup de monde passe une grande partie de leurs jours connectés aux médias électroniques, toujours occupés de jouer, assister des vidéos, lire ou envoyer des messages. Quel est le temps de ces usagers/spectateurs/lecteurs ?

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