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Appel à contributions : Habitabilité des mondes cartographiques

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Colloque international et transdisciplinaire organisé en partenariat avec les Archives Nationales dans le cadre du projet Labex Arts-H2H
Date limite pour soumettre une contribution: 1er octobre 2017



« Les Collèges de Cartographes levèrent une carte de l'Empire qui avait le Format de l'Empire et qui coïncidait point par point avec lui ». La carte 1/1 ne semblait pas très pratique à l'usage et – comme le raconte Suarez Miranda, ou Borges qui retranscrit le texte de cet auteur pour le reste inconnu – elle fut rapidement abandonnée « aux animaux et aux mendiants ». Évidemment, Borges n'a pas compris que, avec un rapide mouvement des doigts sur l'écran d'un appareil qui tiendrait dans la poche, et permettrait aussi d'entrer en contact n'importe quel point de la carte, il serait possible d'en modifier l'échelle, de la rendre toute petite, ou énorme et d'y faire apparaître aussi une multitude d'éléments invisibles à l'œil nu : la météo du lendemain, la propagation dans ces régions du virus de la grippe, les souvenirs des touristes passés dans ces villes l'année précédente, les trajets les plus fréquents des habitants, leur activité cérébrale peut-être sur laquelle apparaîtraient les spécificités de leur caractère.

Les explorateurs ont bâti leurs rêves sur les manques à combler des cartes. Certains manques, ont fait l'objet de quêtes cartographiques durant des décennies qui relèvent aujourd'hui de la fiction. Ainsi on a cherché les traces du déluge de Noé, l'El Dorado, la Terra Australis ou encore les canaux de Mars. Si les explorateurs ont passé leur vie à cartographier, nous passons nos vies dans des modalités cartographiques que nous nourrissons littéralement de nos données et optimisons de par nos déplacements et nos échanges. Il ne fait pas de doute que l'ère des écrans a engendré un usage massif et extraordinairement divers des cartes : cartes géographiques, de toutes sorte d'échelles et d'usages, cartes de visualisation des données, cartes du cerveau. Cette multiplication et cette diversité d’usage se conjuguent à la recherche de modes d’appropriation des données cartographiées innovants, dans les domaines techniques comme culturels, patrimoniaux et mémoriels. Cette recherche est poursuivie autant par les producteurs actuels de cartes que par les responsables de leur conservation à travers le temps, tels que les archivistes, ces acteurs agissant parfois ensemble pour promouvoir, grâce à de nouvelles approches transdisciplinaires, l’étude et la valorisation, scientifique comme artistique, de documents anciens, « beaux « ou moins « beaux », abscons ou limpides, porteurs souvent autant de symboles et de poésie que d’Histoire.  

Pourquoi des cartes alors ? Pourquoi la multiplication des cartes sur nos appareils, quels en sont les usages, en quoi modifient-elles notre pensée et notre sensibilité ? Sommes-nous incorporés dans la carte autant que nous incorporons les données de la carte ? Si nous la portons au plus proche de nos organes (œil, peau et oreille), la cartographie devient-elle une seconde peau ? Est-ce une – Seconde Terre - opérable – dont les matériaux algorithmisés pour la fabriquer sont l'or, traqué de compagnies qui cherchent à façonner les modalités de représentation du monde ? A tel point, qu'il semblerait que plus rien ne soit à l'extérieur. Que reste-il du dehors ? De fait, que reste-t-il de notre rapport à l’étendue concrète dès lors que cette démarche consiste à nous abstraire du monde ? En d’autres termes, l’approche topographique revient-elle à oblitérer le monde, ou du moins à le réduire à un lieu plutôt qu’à une matrice (topos contre chôra) ? Faut-il penser, dans le sillage d’Augustin Berque, que « cette spatialisation a fait taire le chant du monde. [Qu’]elle en a figé le poème, en le vidant de sa poésie »? Ou bien est-ce tout à fait l’inverse, avec l’avènement de nouvelles modalités (techniques) de production de mondes possibles, lesquelles constitueraient une nouvelle façon d’habiter les flux ? Où sont les angles morts et les zones blanches des cartes ? Existent-ils encore des espaces invisibles ? Qu'est-ce qui résiste aux captures de l'ensemble du paysage informationnel ? Où réside l'in-cartographiable ? Où gît l'irréductible ?

Dans un texte, la carte qui organise les données, surgit comme une masse, un seul bloc, extrinsèque au fil du langage linéaire et pourtant porteuse de tout un raisonnement en cela analogue au diagramme mathématique. En fait, elle ne vit que de l'écriture, avec sa légende ou ses noms écrits en petit ou en très gros et qu’alors, comme le rappellent E. A. Poe, puis Lacan, on ne voit pas. Elle transgresse l'écriture, l'aveugle, la masque ou la prolonge montrant l'irréductibilité du texte à la linéarité de la voix ? Vue d'ensemble, en surplomb, la carte marque-t-elle le primat de l'optique sur l'haptique dans le vocabulaire de Deleuze et Guattari ou, au contraire, puisqu'il est toujours possible de la grossir, de ce mouvement des doigts sur l'écran, indescriptible mais si facile à exécuter, représente-t-elle la résurgence de l'haptique dans ce qui devait rester optique ? Ou alors montre-t-elle l'inadéquation de ces catégories la voix, l'écriture, l'haptique, l'optique ? Enfin, n'oublions pas, c'est d'un Empire qu'évoque Borges, la cartographie de l'Empire a une fonction politique. Les nôtres l'ont-elles conservée, déformée, renversée, démocratisée en quelque sorte ? Ou pas du tout ? La cartographie des régions cérébrales a-t-elle aussi une portée politique ? La même fonction que la cartographie de l'Empire ? Ou pas du tout ?

Ce colloque est organisé par Pierre Cassou-Noguès (Paris 8), Lucile Haute (Nîmes), Arnaud Regnauld (Paris 8), François Sebbah (Paris 10) et Gwenola Wagon (Paris 8).

Les propositions doivent être soumise ici avant le 1er octobre.

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